Bénédicte Le Pimpec | Curatorial projects

Les Frères Chapuisat – Trial and Error

Écrit à l’occasion de l’exposition Trial and Error, Galerie Laurence Bernard
17.03 – 30.04.2016

[English below]

La devise de la confrérie s’étale en lettres majuscules sur le fronton:

IN WOOD WE TRUST

Je m’avance en direction de la minuscule porte d’entrée et m’arrête un instant pour reprendre ma respiration. Je m’imagine déjà rampant le long de sombres boyaux, le corps contorsionné dans un dédale de planches, les coudes et genoux écorchés, avançant à tâtons pour trouver la sortie.

Mon pied s’arrête net sur le seuil de la porte. L’espace intérieur est profond, très lumineux, et nullement obstrué par de larges constructions en bois massif. Je pousse un soupir de soulagement.

Trois larges poutres de séquoia me font face, un néon frétillant est posé sur un socle, et une vaste spirale grise se dessine au mur. Les objets sont sagement agencés. Au fond, dans une autre salle, j’aperçois de petits morceaux de bois alignés au sol. Mes yeux s’habituent lentement à la lumière au fur et à mesure que je pénètre dans l’espace. Je reconnais les cinq formes géométriques encadrées et alignées au mur ; elles font partie d’un corpus plus vaste d’anarchitectures réalisées par la confrérie entre 2003 et 2020.

J’ai longtemps étudié cette branche de l’architecture contemporaine, contraction des termes « anarchie » et « architecture » à l’université de Grenoble, possédant pour figures parentales des artistes-architectes n’ayant jamais légué un bâtiment à la postérité. J’ai pourtant eu la chance de voir certaines de ces constructions et déconstructions empiriques dans plusieurs villes avant qu’elles ne disparaissent à jamais. Je me souviens maintenant des paroles d’une chanson, sorte de ritournelle dont l’auteur soudainement m’échappe:

Aux agneaux égorgés au loin
au chant du coq dans le lointain
à l’orée des grands champs de blé
humanités les poings liés
scotché à la lisière du bois
petit poucet cherche pourquoi
ses parents ont capitulé
aux grands vents des communicants
de tous nos temples les églises
n’ont plus le grand des cathédrales
au temps des anarchitectures
et des lances-pierres contre les murs
les sacs de billes ont pris le large
et les amours au coin des grives
toutes ces choses d’autrefois
putain je ne vois plus la rive

Cachée derrière une paroi, je découvre une petite sculpture dorée. Elle me rappelle un bâtiment construit dans les pays de l’est sous l’occupation soviétique, archétype de l’architecture socialiste-réaliste, mais elle comporte de multiples boursouflures.

Cheveux blancs, pyjamas rayés, longues barbes et claquettes roses, les frères se tiennent à côté et me font face. Au bout de quelques minutes de silence, ils m’interrogent sur la raison de ma visite. Je bafouille tant bien que mal que j’ai fait des études d’anarchitecture et qu’un ami m’a conseillé de venir m’inscrire dans cette confrérie, que c’était le seul endroit où l’on accueillait encore les étrangers.

Je me mets au travail dès le lendemain. Les frères me donnent une adresse approximative non loin de Donneloye, troisième route à droite, cinquième maison à gauche. Après plus d’une heure de route, je me gare face à une longère en bois brûlé, posée au milieu d’une large cour en graviers. Un homme s’avance rapidement vers moi. Il m’empoigne et m’annonce qu’il m’attendait, impatient de voir le croquis et de se mettre au travail. Je sors une petite boule de papier chiffonnée de ma poche, que l’un des frères m’a remise avant mon départ, et la lui tends. Dans un bruyant éclat de rire, il m’invite à le suivre dans une petite cabane située juste derrière le bâtiment principal.

L’odeur qui règne dans la pièce est particulièrement âcre. De petites fioles transparentes sont disposées sur des étagères, couvrant les murs du sol au plafond. Une large table grillagée sur laquelle est posé un chalumeau soufflant une flamme bleue occupe le reste de l’espace. L’unique fenêtre carrée est obstruée. Quelque chose crisse sous mes chaussures. Des éclats de verres jonchent le sol, mais ni mon hôte, ni Batka, son gros chien blanc, ne semblent s’en préoccuper. Il se met rapidement au travail et me demande alternativement de lui venir en aide ou de m’asseoir sur l’unique tabouret. Il marmonne pendant des heures, coupe des tubes, les assemble au chalumeau, redécoupe, casse et griffonne sur un morceau de papier. Il fait des essais, se plante, recommence. Encore et encore. Il me dit faire une erreur quelque part, se compare à un rat dans un labyrinthe qui, à force de tâtonner pour trouver la sortie parvient enfin à la solution. Il soliloque sur un apprentissage à la forme d’une courbe de Gauss, où l’élimination progressive des erreurs s’accélère jusqu’à la performance parfaite. La nuit tombe doucement, je commence à m’assoupir.

Tout à coup, une vive lumière blanche illumine la pièce. Je me réveille et regarde en direction d’une large boule dont émane la lumière, enchevêtrement de tubes en verre dans lesquels sont emprisonné un gaz blanc. Je suis fasciné par les mouvements de la matière, légère et vive, qui cherche à se frayer un chemin à l’infini dans l’entrelacement des différents recoins. Elle se canalise à certains endroits et devient laiteuse, se distend à d’autres et disparaît. Les yeux espiègles de mon hôte semblent maintenant fatigués. Il m’explique, que, conformément au croquis que je lui ai remis, il a crée la plus grande longueur tubulaire possible, l’a tordue en un nombre maximum de fois, et y a injecté du gaz. Il semble heureux de m’annoncer qu’il a réussit à honorer la demande pourtant à priori impossible de la confrérie. Il a contraint le gaz et distordu la matière jusqu’à leurs extrêmes limites ; il est arrivé à la plus grosse boule de néon enchevêtrée qu’il soit possible de réaliser. Il part ensuite dans des explications techniques, me parle d’isotopes stables, de radio-isotopes à vie courte et de mélange entre néon et CO2.

Je lui souris gentiment, le jour se lève.

Nous chargeons la boule dans une caisse puis dans le coffre de ma voiture. Je le remercie et reprends la route. Les routes sont désertes, baignées de la lumière ocre rouge du petit matin.

Peu après Yverdon, j’aperçois un chalet dont la toiture vient d’être rénovée. De petites chutes de bois ont été alignées au sol de façon géométrique par quelqu’un. La forme me rappelle étrangement celle que j’ai vue dans la pièce du fond de la confrérie.

Je roule depuis quarante cinq minutes environ lorsque mon téléphone portable se met à vibrer. L’un des frères me demande de faire un détour par la Pologne voisine récupérer un colis avant de rentrer. Je prends un brusque virage à gauche, et me dirige vers la douane.

Au dernier passage à niveau, un douanier polonais m’arrête et m’interroge sur le but de ma visite. J’en profite pour lui demander le chemin le plus court vers l’usine BUK où je dois me rendre. Il m’indique la route, et je me retrouve, dix minutes plus tard, garé sur l’une des places réservées aux visiteurs de l’entreprise.

L’architecture du bâtiment est étrange, composée de neuf cônes dorés d’une quinzaine de mètres de haut, entièrement lisses, adossés les uns aux autres. Je repère l’accueil, entre et me retrouve nez-à-nez avec une secrétaire. Mince, cheveux courts et tailleur gris, elle me toise du haut de sa chaise à roulettes. Un léger sourire apparaît sur son visage lorsque je lui annonce venir chercher un colis pour la confrérie. Elle me demande de la suivre à la rencontre du Spécialiste de l’erreur. Après une longue marche dans un étroit couloir blanc, elle s’arrête devant une porte comportant la lettre B et me fait signe d’entrer. La porte s’ouvre et elle disparaît.

La salle est entièrement tapissée de paillettes dorées. Le bruit y est assourdissant. De petits robots s’appliquent à dessiner des motifs géométriques sur des bâches en soie dans une sorte de frénésie. Un homme se tient face à de larges bacs et me tourne le dos. Il est occupé à plonger des formes étranges, sorte d’objets de culte, dans des bains de cuivre. Une fois la forme immergée, un arc électrique se déclenche et l’objet en ressort tapissé d’une matière mordorée, entièrement lisse.

Je m’avance et lui tape sur l’épaule. Il fait volte-face, me regarde sans surprise. Un badge accroché sur sa poitrine indique « Roi des Tipis ». Je lève un sourcil et lui demande où travaille le Spécialiste de l’erreur. Il s’écarte et derrière lui apparaît une minuscule femme, blonde, cheveux courts, les yeux plissés, les mains rongées par l’acide. Elle aussi plonge des formes dans des bains et active un arc électrique mais ses objets à elle ressortent entièrement couverts d’excroissances. Elle me souffle un bonjour, une odeur de vodka emplit l’air. Je lui parle en criant pour couvrir le bruit des machines, elle hoche la tête, me tend une petite mallette violette posée à ses pieds et se remet au travail.

Je repasse la douane sans encombre et roule en direction de la confrérie.

Sur place, je suis accueilli par une violente lumière qui semble émaner du mur intérieur. J’hésite à m’engouffrer dans l’espace, mais la mallette accrochée à mon bras gauche semble irrésistiblement attirée vers la spirale grise et me propulse au centre de la pièce. Les frères sont tous là. Leurs bras sont collés au mur, la matière grise se prolonge sur leurs corps, leurs membres sont rigides et immobiles, comme traversés par un fort courant électrique. L’un des frères se tourne lentement vers moi, son regard se fixe sur la mallette. Je réussis à dégager l’objet qu’elle contient, sorte d’ostensoir doré couvert de minuscules boursoufflures, comme celles faites par le Spécialiste de l’erreur. Mon bras se colle à la spirale via l’ostensoir, la matière grise grimpe le long de mes veines. J’hallucine et me trouve face à un monstre en bois, aux confins des possibilités. Je comprends que tout ce que je pourrais construire sera voué à la destruction, que je ne suis rien dans le squelette colonial de la matière. Je ne peux que jouer à la roulette pour tenter de dépenser des liasses de billets, promesse de propriété d’objets voués à un monde chaotique et merveilleux.
Tout devient noir; la lumière s’éteint ou peut-être que je tombe par terre.

 

The motto of the brotherhood is inscribed in capital letters on the facade:

IN WOOD WE TRUST

I move toward the minuscule front door, pausing a moment to catch my breath. I imagine myself already crawling through the darkness on my belly, a contorted body in a labyrinth of wooden planks, elbows and knees skinned, feeling my way toward the exit.

My footsteps stop at the door’s threshold. The interior space is deep, filled with light, and in no way obstructed by huge constructions of solid wood. I let loose a sigh of relief.

Three wide sequoia beams great me, a quivering neon placed on a pedestal, and an immense gray spiral is drawn on the wall. The layout of the objects is composed with care. At the far end, in another room, I catch sight of small pieces of wood laid out on the ground. My eyes gradually get used to the light, little by little, as I penetrate the space. I recognize the five geometric forms framed and lined up on the wall; they are part of a larger body of work of anarchitecture realized by the brotherhood between 2003 and 2020. For a long time I’d studied this branch of architecture, a contraction of the terms “anarchy” and “architecture,” at the University of Grenoble. My parental figures were artist-architects who hadn’t left a building to posterity; however, I’d had the luck to see certain of these empirical constructions and deconstructions in several cities before they disappeared forever. I remember now the words of one song, a sort of chorus, whose author’s name escapes me at the moment:

To the lambs flayed in the distance
to the far-away rooster’s crow
to the fringes of the great wheat fields
humanity, its hands tied
glued to the edge of the woods
baby brother wonders why
his parents surrendered the fight
to the great winds of the communicators
of all our temples the churches
no longer have the grandeur of cathedrals
in the age of anarchitecture
and of sling-shots fired against walls
the sacks of marbles have run away
and the romances in the thrush’s roost
all these things from times past
Fuck, I can’t see the shore anymore

Hidden behind a partition, I discover a small golden sculpture. It reminds me of a building from Eastern Europe under Soviet occupation, an archetype of socialist-realist architecture, but composed of multiple lumps.

White hair, striped pajamas, long beards and pink flip-flops: the brothers stand to the side, facing me. After a few minutes of silence, they ask me about the reason for my visit. I somehow stammer that I’d studied anarchitecture and that a friend had advised me to come join this brotherhood, which was the only place that still accepted foreigners.

The next day, I get to work. The brothers give me an approximate address not far from Donneloye, third street on the right, fifth house on the left. After an hour’s drive, I park in front of a charred-wood farmhouse, set in the middle of a wide gravel courtyard. A man comes quickly toward me. He grasps me and announces that he’d been waiting, impatient to see the sketch and get to work. I retrieve from my pocket a small, crumpled ball of paper, which one of the brothers had given to me before my departure. I hand this to the man. In a loud burst of laughter, he invites me to follow him into a small hut situated just behind the main building.

A particularly acrid odor dominates the room. Small, transparent vials line the shelves that cover the walls from floor to ceiling. The rest of the space is occupied by a wide table surrounded by wire fencing, upon which a welding torch breathes a blue flame. The hut’s single, square window is obstructed. Something squeaks under my shoes. Shards of glass are strewn across the ground, by neither my host nor Batka, his big white dog, seem to be worried about it. He quickly gets to work and in turns asks me to come help him or to sit down on the room’s only stool. He mumbles for hours, cutting tubes, welding them together, recutting, breaking and scribbling on a scrap of paper. He makes tests, makes mistakes, and starts over. Again and again. He tells me that making mistakes is like being a rat in a maze who, by feeling around to find the exit, finally arrives at its solution. He soliloquizes on a form of learning that’s like the shape of a Gaussian curve, where the progressive elimination of errors accelerates until it reaches perfect performance. Gradually night falls, and I begin to nod off.

All of a sudden, a bright, white light illuminates the room. I wake up and look toward the large ball that’s giving off the light, a tangle of glass tubes holding a white gas. I’m fascinated by the movements of this matter, light and lively, seeking to make its way through and toward the infinite in an interlacing of nooks and recesses. The light is directed in some places, becoming milky white, and spread out in others to the point of disappearing. The mischievous eyes of my host now seem fatigued. He explains to me that, according to the sketch I’d given him, he had created the longest length of tubing possible, twisted it as much as he could, and injected it with gas. He seems happy to announce to me that he had succeeded in honoring the brotherhood’s request, which was a priori impossible. He had constrained the gas and distended the matter till their extreme limits; and he ended up with the largest ball of tangled neon possible to make. He goes into technical explanations, speaking to me about stable isotopes, short-lived radio isotopes, and the mixing of neon and CO2.

I smile quietly at him; the day has come.

We load the ball into a crate, and then into the trunk of my car. I thank him and get back on the road. The streets are deserted, bathed in the red ocher light of the early morning.

Shortly after Yverdon, I glimpse a chalet with a newly refinished roof. Someone had lined up small offcuts of wood on the ground in a geometric pattern. The form reminds me strangely of those that I’d seen in the far room of the brotherhood.

After about forty-five minutes on the road, my mobile phone starts to vibrate. One of the brothers asks me to make a detour into neighboring Poland to pick up a package before returning. I make an abrupt left turn and head toward the border.

At the last railroad crossing, a Polish border guard stops me and interrogates me as to the reason for my visit. I take advantage of the encounter by asking him for the quickest route to the BUK factory where I need to go. He shows me the way, and ten minutes later I find myself parked in one of the spots reserved for the business’s visitors.

The building’s architecture is strange, composed of nine golden cones about fifteen meters high, completely smooth, leaning against one another. I find the reception area and enter, coming face to face with a secretary. Thin, short-haired, and dressed in a gray suit, she looks me up and down from her office chair. A faint smile appears at her mouth when I announce that I’ve come to pick up a package for the brotherhood. She asks me to follow her to meet with the Error Specialist. After a long walk down a narrow, white corridor, she stops before a door marked with the letter B and motions for me to enter. The door opens and she disappears.

The room is completely carpeted in golden sequins. The noise is deafening. Small robots work at drawing geometric designs on silken tarps in a sort of frenzy. A man stands facing wide bins with his back to me, busy plunging strange forms, sorts of cult objects, into copper baths. When a form is immersed, an electric arc is triggered and the object comes out smooth all over and covered in a bronze substance.

I approach the man and tap him on the shoulder. He spins around and looks at me, unsurprised. A badge pinned to his chest indicates “King of Tipis.” I raise an eyebrow and ask where the Error Specialist works. He moves aside and from behind him appears a small woman with short, blonde hair, her brow furrowed and hands eaten by acid. She is also plunging forms into the baths and activating an electric arc, but her objects come out entirely covered in lumps. She breathes hello and the smell of vodka wafts through the air. I have to shout at her to be heard over the noise of the machines. She nods her head and hands me a small, purple briefcase that lay at her feel. Then she gets back to work.

I cross back over the border without stopping and drive back to the brotherhood.

Once there, I’m welcomed by a violent light that seems to come from the inner wall. I hesitate to step into the space, but the briefcase attached to my left arm seems irresistibly drawn toward the gray spiral and propels me to the center of the room. The brothers are all there. Their arms are stuck to the wall, the gray matter extended onto their bodies, their limbs rigid and immobile as though a strong electrical current were passing through them. One of the brothers slowly turns toward me, his eyes fixed on the briefcase. I succeed in removing the object held within, a sort of golden monstrance covered in tiny bumps, like those made by the Error Specialist. My arm sticks to the spiral via the monstrance, the gray matter climbing through my veins. I hallucinate and find myself in front of a wooden monster, at the borderlines of the possible. I understand that everything I might build is fated for destruction, that I am nothing in the colonial skeleton of matter. I can only play roulette, try to spend stacks of cash, the promise of ownership of objects meant for a chaotic and magnificent world.
The light goes out, or maybe I fall to the ground: everything goes black.