Bénédicte Le Pimpec | Curatorial projects

Les boîtes de Pont-Aven

 

Texte publié dans le catalogue, ” Trois années de résidences artistiques aux verrières”, Pont-Aven, 2012

 

Un rapport présenté au gouvernement en mars dernier, sobrement intitulé “Quel avenir pour les archives de France?” met en place un critère infaillible pour parler d’archive: le mètre linéaire.

“A titre d’exemple et hors ministères chargés des finances, de la défense et des affaires étrangères : 691 mètres linéaires d’archives de cabinet ont été collectés en 1993 (gouvernement Bérégovoy) ; 254 ml en 2001 (gouvernement Jospin III) ; 1540 ml en 2007 (gouvernement Villepin).” (1)

Maurice Quénet, auteur du rapport, met en garde contre la quantité inégale de documents archivés par les différents services des ministères, ce qui aurait pour effet de ne pas garantir une objectivité de mémoire selon les différents gouvernements. Si on ne savait pas que l’objectivité de mémoire se définissait au niveau quantitatif plutôt qu’au niveau qualitatif, on sait en revanche que la constitution d’une archive est politique. Si l’on devait trouver une solution au problème, on pourrait obliger tous les services à produire la même quantité d’archive, quantité qui serait définie au préalable par une circulaire et qui ne devrait être dépassée, sous peine d’amende pour excès d’archivage. Bien que totalement absurde, ce système permettrait une parfaite harmonisation des mètres linéaires et une standardisation des moyens de collecte et de présentation.

C’est peut-être dans cette optique que les Verrières – résidences – ateliers de Pont-Aven ont mis en place un système de collecte. A son arrivée, chaque artiste en résidence reçoit une boîte blanche (format 34x52x8cm) dans laquelle il doit déposer ce qu’il veut à l’issue de son séjour. Ces boîtes, une fois complétées, vont rejoindre le fond documentaire des résidences au sein duquel elles sont conservées. Le format de collecte est donc pensé comme un dispositif (que l’on entendra comme un ensemble de moyens mis en œuvre pour rendre compte) qui permettrait de donner à chaque résident la même place dans le fond et de garantir une harmonisation des formats de présentation du travail de chacun. Cette demande d’archivage automatique permet de fournir une preuve tangible du travail effectué lors du séjour puisque qu’aucune production, exposition ou présentation du travail ne sont demandées. La définition même de l’activité des résidences, qui s’organise comme un temps de recherche, un temps de pause éventuel, nécessite la mise en place d’un dispositif d’organisation et de présentation, afin de renseigner et de justifier d’un fonctionnement, tout en rendant cette archive disponible à la libre consultation du public.

Pour mieux comprendre comment fonctionne ce système, c’est peut-être dans la demande elle-même qu’il faut aller chercher. Les artistes n’ont aucune obligation quant aux boîtes d’archives, si ce n’est d’y déposer “quelque chose” à la fin du temps de recherche. Il n’y a donc aucune demande spécifique quant au statut des documents consignés à part qu’ils doivent pouvoir tenir dans le format imposé de la boîte. Il n’y a pas non plus de règles de classement ou de répertorisation mises en place dans l’archivage, pas de protocole établi. Les boîtes sont accumulées comme autant de traces transportables, et cette accumulation se fait dans le but de constituer une collection. On ne rassemble pas pour étudier, répertorier, classer, comprendre mais pour donner à voir. Il ne s’agit donc pas de constituer une archive scientifique, qui aurait permis une éventuelle analyse des documents, ou pourquoi pas une meilleure compréhension des protocoles de recherches mis en place par les artistes, mais bien de mettre à disposition des documents de recherche.

Installés au château de Kerpaul (Loctudy, Finistère), les résidences 777 ont elles aussi mis en place un système de collecte à l’issu des résidences de leurs artistes. Bien que la résidence se déploie de manière totalement différente (quinze jours de résidence collective consacrée à la production d’une œuvre in situ, puis présentation des pièces via une exposition publique), elle offre un dispositif de valises quelque peu similaire, en tout cas dans la forme, à celui des boîtes de Pont-Aven. La demande des organisateurs est cependant différente puisqu’il s’agit de “proposer aux artistes de réaliser une œuvre dans une valise de type commerciale (385×262 cm) remise au début de séjour. Basées sur un concept reproductible d’exposition, les valises contenant des œuvres transportables (échos de l’œuvre présentée au château de Kerpaul) deviennent les ambassadeurs et la mémoire des résidences 777.” (2) Que ce soit à Kerpaul ou à Pont-Aven, il y a une volonté de rendre visible le travail effectué par les artistes en résidence, mais la mise en œuvre est différente. Dans un cas la demande est très spécifique, il s’agit pour les artistes de créer une œuvre et de lui donner un statut propre même si elle a quelque part une vocation mémorielle. Il est donc possible de séparer les valises de leur contexte original et de les exposer pour elles-mêmes, ce qui n’est pas possible dans le cas de Pont-Aven. Documentation sur la pratique des artistes en général ou sur les précédentes expositions, documentation d’un processus, essais, objets finis, éditions, photographies ou sculptures, le contenu des boîtes de Pont-Aven n’est pas dissociable de son contexte de production. Il est parfois diffcile de saisir ce qui “fait” archive tant la nature des documents collectés est différente et tant il est impossible de les séparer du contexte dans lequel ils ont été créés. C’est d’ailleurs de là que vient le paradoxe. Le statut des documents collectés au sein des boîtes est ambivalent car ils doivent témoigner non seulement d’une pratique individuelle dont ils sont issus mais aussi renseigner sur le contexte de production global dans lequel ils s’inscrivent. Double usage du dispositif. Les documents sont consignés pour leurs capacités à informer sur quelque chose plutôt que pour leur valeur propre. La collection en devient très hétéroclite et offre à l’artiste de s’archiver lui-même.

Chacun interprète ce qu’il est bon de garder pour son archive personnelle, influençant ainsi le cours de l’archive globale des résidences. La tâche est ardue car si l’archivage est une affaire de conservation c’est surtout un acte de destruction. Pour sélectionner, il faut jeter consciemment une partie des documents qui ne feraient pas sens, ce qui oriente la compréhension de la recherche effectuée. On conserve ce que l’on veut bien partager.

L’intérêt de ce dispositif est que le pouvoir de conservation ne soit pas détenu par une seule “institution”, qui serait représentée ici par les résidences, mais par la multitude des artistes qui y viennent; chacun formulant ses propres choix d’archivage. La constitution de l’archive des résidences s’envisage donc du côté des résidents eux-mêmes, intégrant la question de la conservation de la recherche directement au coeur du fonctionnement. Pont-Aven ne met pas en place une “machine à archiver” (3) pour reprendre un terme de Pierre Macherey, mais plutôt un essai de conservation partagé des données.

BLP, Janv. 2012

Notes
1- Maurice Quénet, Quel avenir pour les archives de France ? , page 26, Paris 2011.
2- Issu du catalogue 777, résidences d’artistes et expositions d’art contemporain au château de Kerpaul, 2009.
3-Terme emprunté à Pierre Macherey, dans le cadre du groupe d’études “La philosophie au sens large”, entre grammatologie et psychanalyse : la problématique freudienne de l’archive selon Derrida, STL, CNRS-universités de Lille 1 et 3, 2007.

 

Texte publié dans le catalogue
“Trois années de résidences artistiques aux verrières”
janvier 2012
Les verrières – résidences-ateliers de Pont-Aven.
Textes de Isabelle Biseau et Nicole Morvan, Caroline Boyle-Turner, Bénédicte Le Pimpec et Ann Stouvenel
Responsable éditoriale : Ann Stouvenel
Conception graphique : Elise Gay et Kevin Donnot
En partenariat avec label hypothèse
ISBN : 978-2-9535-2984-5
1000 ex.
http://www.lesverrieres-pontaven.fr/