Bénédicte Le Pimpec | Curatorial projects

Nicolas H Muller, Faire d’une bûche un cure dent

 

Discussion avec Nicolas h Muller, catalogue de l’exposition Relatives-Acte 2, Barjols, 2011

 

« Nous l’avons donc collé au mur ainsi :
Cet homme comme nous, ce fls d’une mère.
Afin de l’abattre.
Et pour que l’univers le sache bien,
nous prîmes la photographie. »
Bertold Brecht, ABC de la Guerre (1)

 

Bénédicte Le Pimpec: Tu la referas un jour ?

Nicolas H Muller: ?

BLP: La pièce que tu proposes ici, La neige en été, Paysage Barjolais est spécifique à un lieu, elle fait sens dans un contexte particulier. Tu aurais peut-être pu la faire ailleurs, mais pas de la même manière. Une fois faite, il n’est plus possible de la déplacer.

NHM: J’aurais pu la faire ailleurs. À dire vrai, je l’ai faite ailleurs avec Au loin ça fait mal aux yeux, ce monolithe que j’ai placé sur le toit d’un immeuble (il n’en reste d’ailleurs qu’une photo). Si les interventions sont différentes, je peux dire que c’est la même pièce, ou au moins la même intention. C’est-à-dire que j’interviens dans le paysage, à la limite de la reconnaissance, qu’il y ait un doute quant à l’intervention. Je ne suis pas dans une démonstration mais plus dans une question, un second regard que l’on pourrait poser. Ou pas, d’ailleurs…Finalement cette proposition serait une suite de Au loin ça fait mal aux yeux, comme Relatives serait la continuité de Relatives !

BLP: Donc ça sera une trace et plus jamais cette pièce en tant que telle que tu représenteras…

NHM: Oui, sauf si je suis réinvité. Chaque lieu conditionne l’intervention, ou même amène la nécessité de répondre par telle ou telle proposition. Mais c’est une chouette question ça, comment représenter quelque chose faite pour un site, qui ne fait pas sens en dehors. C’est ce qu’on avait abordé avec Sophie Lapalu (2) il y a quelques mois.

BLP: Pour cette exposition, tu proposes aussi deux pièces que tu as réalisées précédemment (Dégât des eaux et Cette après midi là…). Ces pièces ont-elles aussi été conçues pour un espace spécifique ?

NHM: Non, elles sont hors contexte. On pourrait dire que le contexte, c’est soit l’espace, soit la pièce en elle-même, mais que celles-ci ne sont pas dépendantes d’un lieu. Par exemple, il y a cette aquarelle que je trouve ; elle est transportable. Le « site » c’est l’aquarelle en elle-même. Maintenant, si je décide effectivement de les présenter, c’est aussi parce qu’à un moment donné, elles font sens avec ce qu’il se passe autour, avec ce dont on discute, ce que l’on montre.

BLP: Pour élaborer ton travail, il me semble que tu pars à la recherche de l’indice, de traces insignifiantes présentes dans le paysage. Est-ce que tu penses comme un archéologue relevant des vestiges qu’il est parfois nécessaire de mettre au jour (objets, outils, ossements, poteries, armes, pièces de monnaie, vêtements, empreintes, traces, bâtiments, etc…? (3)

NHM: Peut-être mais ce truc de chercher des choses insignifiantes me gène un peu. Parce que finalement, ce que je montre, ce n’est pas ce qui est insignifiant, parce que je m’en fous de l’insignifiant… J’essaie de montrer quelque chose qui ferait sens à un moment donné, dans un contexte donné. Et ça amène aussi, forcément, ce jour où je ne pourrais trouver ce qui fait sens, ou peut-être que je me trouverais à un moment où rien ne fait sens… En fait, je crois que ça ne serait pas grave. Si un jour je n’arrive pas à proposer quelque chose, et bien peut-être que je serais arrivé au bout de mes réflexions. Je crois même que j’aimerais bien arriver dans un lieu où tout ferait sens pour moi, sans que je n’intervienne nulle part !

BLP: Ah, je rectifie ! Insignifiant n’est pas péjoratif pour moi, ça serait même plutôt l’inverse. C’est-à-dire qu’il s’agit bien de détails, de choses qui ne sont pas saisissables au premier instant, mais qui (comme tu le dis) font sens dans un contexte donné, celui où tu les trouves. Pour exemple, les pièces que tu as proposées lors de Relatives-Nice (4) se saisissaient des différents enjeux sous-tendus dans la Villa. Il me semble que d’une certaine manière, mettre en exergue ces « détails » c’était mettre en avant le lieu, le contexte et les différentes choses qu’il s’y passaient (comme par exemple les relations avec les propriétaires), c’est au fond, mettre en avant l’essentiel…D’ailleurs, qu’est-ce qui donne le déclic quand tu arrives dans un lieu ? On parlait l’autre jour de la question de l’embrayeur, comment procèdes-tu ?

NHM: Jusqu’à ce matin, je ne savais pas ce que je voulais faire pour Relatives. Cet embrayeur, il vient en parlant, en observant, en se promenant. On parle de choses et d’autres et cela induit ma perception de l’espace, du temps, du contexte. Les discussions et les échanges que l’on peut avoir, c’est important avant, pendant et après la construction des pièces. Pour regarder d’une manière différente, changer quelque chose. Je ne pense pas ma pratique comme quelque chose de figé mais plutôt comme évolutive. Du romantisme au concept. Du concept au formalisme. Du formalisme à autre chose… Lorsque j’explique mon travail, j’ai l’impression de défaire des nœuds que j’essaie de serrer, je déconstruis tout et ça me dérange. Je n’ai rien contre le fait de parler, mais de devoir dire les choses complètement, c’est comme un magicien qui explique qu’il n’a pas fait disparaître le poney, mais qu’il a mis un miroir devant et que ce que l’on regarde, c’est le mur qui est sur le côté.

BLP: Tu penses que si tu expliques ta pièce elle perd de sa valeur ?

NHM: Une fois qu’elle est expliquée, elle n’existe plus. Ça m’est arrivé de parler et d’en dire trop, au point où les gens ne voient plus la pièce. Quand je travaille, j’essaie de laisser un maximum d’ouvertures. Ce que j’aime c’est qu’on peut laisser des portes et que les gens peuvent les ouvrir. Et c’est important que chacun puisse entrer par la porte qui lui convient, plus encore, c’est nécessaire que chacun ait une porte à ouvrir. Si je commence à expliquer ma pièce je ferme des portes. Et la personne à qui je parle arrivera avec mon explication, elle ne pourra pas l’expérimenter avec ce qu’elle a vécu avant, avec ses connaissances personnelles.

BLP: Il y a le problème de l’explication (ou de la transmission), mais il y a aussi la dimension de l’expérience, qui me semble présente dans certaines de tes pièces. Par exemple, la pièce in situ que tu proposes ici, si le spectateur ne l’expérimente pas physiquement, il ne pourra pas en avoir une appréhension réelle. Elle ne passera que par la trace. C’est peut-être là que la dimension d’explication entre en ligne de compte. Parce que si tu n’as pas eu l’expérience de cette pièce, alors comment tu la transmets ?

NHM: C’est pour ça que le texte écrit par Julien Bouillon (5) me plaît tant, parce qu’il parle de son expérience à lui. Finalement je ne peux parler de mes pièces que du point de vue du constructeur. C’est comme un paquet cadeau que je me ferais à moi-même à Noël, je le découvre mais je sais déjà ce qu’il y a dedans. Pour que mes pièces puissent être pénétrées par tel ou tel côté, il faut finalement qu’elles soient radicales. Faire d’une bûche un cure-dent…

notes
(1) Bertold Brecht, ABC de la Guerre, presses universitaires de Grenoble, 1985, page 12.
(2) Voir à ce propos le blog de Sophie Lapalu, Wimbledon, partie de tennis avec Nicolas H Muller, http://sophielapalu.blogspot.com/2011/02/wimbledon.html, février 2011.
(3) Source wikipédia
(4) Voir le catalogue de l’exposition Relatives – acte 1, Villa Cameline, Nice, 2010.
(5) Julien Bouillon, Image seconde, 2010.
Discussion publiée dans le catalogue de l’exposition Relatives-Acte 2, artmandat, Barjols 2011.
Exposition commissionnée par Claire Migraine et Nicolas H Muller.
Catalogue: Relatives, Artmandat – Les Perles, 10/07 — 7/08/2011.
Textes de Sandra Doublet, Sophie Lapalu, Bénédicte Le Pimpec, Mathieu Loctin, Claire Migraine et Richard Neyroud
Conception graphique : Mengya vs Florian